Klara Hitler meurt en décembre 1907 et le choc pour Hitler est terrible. Le docteur Bloch, mèdecin de famille, dira qu'il n'a jamais rencontré pareille détresse dans toute sa carrière. A moins qu'il ne se soit agi d'un bel exemple d'auto-apitoiement.
Klara est enterrée la veille de Noel. Sans aucun doute, le jour le plus sombre de la vie du jeune homme. Au début de 1908, Adolf, qui a alors 19 ans, laisse la maison et ses deux soeurs, Angela (26 ans) et Paula (13 ans), derrière lui et s'en va chercher moyens de survie à Vienne. A nouveau, il va tenter sa chance à l'académie des beaux-arts où il a même une introduction (un mot de recommandation) dont il refusera de se servir.
Le sujet sur lequel il choisit de plancher le premier jour est "L'expulsion du Paradis". Sinistre clin d'oeil du destin ou ironie masochiste de l'intéressé ? Le deuxième jour, il oeuvre sur Le déluge. Les examinateurs décrèteront qu'il a un certain talent mais rien de remarquable et il sera refusé. Motif officiel : pas assez de têtes représentées dans la composition du déluge. Hitler se rattrapera, en ce qui concerne les têtes, avec les grands rassemblements nazis.
Devant ce nouvel échec, il demande à être entendu par le directeur de l'académie qui lui explique que ses talents relèvent davantage du domaine de l'architecture que de celui de la peinture ou du dessin et lui conseille de tenter sa chance avec la section "Archi" de l'académie. Cet échec, dira Adolf, va le frapper comme la foudre. Là encore, il va être rejeté mais non pas pour talent médiocre mais pour scolarité insuffisante. En bref parcequ'il n'a pas l'ensemble de la scolarité suffisante ou en clair parcequ'il a été jusque là un petit "branleur" en classe. Tout se paie un jour et Hitler refusera toujours de l'admettre.
Avant les cours de l'école d'architecture de l'Académie, il fallait en effet suivre ceux du cours technique de construction et l'admission à ce dernier nécessitait des études complètes à une école primaire supérieure. Tout ceci me manquait complètement, admit-il plus tard. "Il semblait donc bien que l'accomplissement de mon rêve était impossible", écrira-t-il sobrement dans Mein Kampf. On ne saurait mieux lui faire sentir qu'il est un inadapté, un déclassé, un "outcast".
Et c'est précisement la vie qu'il va mener jusqu'en 1914. Cinq longues années de galère qui vont former définitivement le caractère de celui qui deviendra la terreur du XXème siècle. Contrairement à la légende, Hitler tentera de percer comme artiste peintre au cours de ces années mais sans détermination farouche : il affirmera plus tard avoir peint plus de 1000 aquarelles, encres ou affiches pendant ces années difficiles. Il tâtera meme du dessin architectural, scientifique et de l'écriture. La plupart sont aujourd'hui proprieté de l'Etat fédéral américain qui a renoncé à les restituer à l'Allemagne à la demande des associations juives.
Rejeté de l'enseignement officiel secondaire ou supérieur, Hitler va passer le plus clair de ces 5 années à lire dans les bars de Vienne tout ce qui lui tombe sous la main, le plus souvent des journaux, des tracts, des essais de nature politique. Doté d'une mémoire d'éléphant, capable de lire un texte d'un rapide coup d'oeil tel un laser déchiffrant plusieurs lignes à la fois, il va s'imbiber, véritable autodidacte affamé, de toute prose lui permettant de mettre en place -sinon en ordre- son idée d'un monde nouveau et différent. Un monde qui ne soit ni Vienne, ni l'Autriche, cette Sodome et Gomorrhe moderne, où -finira-t-il par penser- la bourgeoisie capitaliste dégénérée côtoie la juiverie parasitaire dans un dégoûtant et permanent orgasme de plaisirs, gaspillages et corruptions.
La pension Mannerheim où Hitler passera de longs mois. Cette photo est récente mais la disposition des lieux était la même en 1910. Les habitués disposaient d'une chambre individuelle, recevaient un repas chaud le soir et devaient vider les lieux durant la journée car ils étaient censés travailler. De nombreux homosexuels étaient pensionnaires de Mannerheim, d'où la sulfureuse réputation homosexuelle d'Adolf qui a toujours déclaré que la pédérastie était "contre-nature". En outre, Hitler a toujours semblé plus a l'aise en compagnie d'homosexuels que de "straight". Ses gardes-du-corps de la SS seront tous exclusivement homosexuels.
En réalité, la personnalite d'Hitler a toujours été floue, sujette a contradictions et de ce fait à hypotheses, d'autant plus qu'après 1945, il était bien vu de la noircir. Les lâches complaisances de l'avant-guerre sont devenues après 1945 des attaques ad hominem plus ou moins fondées et justifiées.
Toutefois, Hitler qui n'est pas à une contradiction près passera en 1908 de longues heures en compagnie de son ami d'enfance August Kubizek au concert ou à l'Opera où il apprécie particulièrement Wagner,(notamment Les Maitres Chanteurs et Lohengrin qu'il verra 10 fois et dont il connait le livret par coeur) et Mozart tandisqu'il détestera les frivoles Verdi et Gounod, symboles de l'amoralité latine. Il appréciera les juifs Felix Mendelssohn et Gustav Mahler et pensera le plus grand bien du juif apostat et poète Heinrich Heine. Il tentera même, avec l'aide de Kubizek, d'écrire et composer un Opera mais son ami finira par le persuader qu'il n'est pas à la hauteur de l'ambition et Hitler, dépité, frustré, retournera nourrir les pigeons du parc du château de Schonbrunn.
Quand il trouvera du travail, au début de 1909 sur les chantiers de construction, il se lassera vite de la dureté des tâches et de l'inimitié de ses co-travailleurs qui se laissent peu impressionnés par ses discours et ses tirades politiques et sa haine déjà de la doctrine social-démocrate, cette "duperie des peuples".
Souvent, il s'agit d'authentiques socialistes, mieux formés et informés qu'Hitler, et ils n'ont guère de mal à le remettre en place ou à le faire passer pour un "rigolo" ou un excité ce qu'il ne peut supporter. Il est mal préparé à affronter la réalite du monde du travail, l'exigence intellectuelle de la dialectique marxiste qui se répand dans les classes laborieuses de Vienne et encore moins la rigueur de la vie d'artiste.
A bien des égards, Hitler a déjà montré à tous qu'il était un velléitaire rétif à l'effort soutenu et systématique, doublé d'un frustré, et c'est ainsi que ses rares camarades viennois vont l'analyser. Certains de ses collègues diront de lui qu'il n'étudie pas pour apprendre mais seulement pour justifier des idées, des pré-conceptions ou des préjugés. Il survole. Ce qui le prépare à baser ses jugements sur des facteurs affectifs et à enrober le tout d' une sorte d'argumentation intellectuelle et rationnelle.
En 1909, il finit par irriter tellement ses collègues de chantiers qu'ils menacent de le faire dégringoler des échaffaudages s'il ne cesse de les importuner avec ses vociférations et ses tirades imbéciles. En outre, son refus obstiné de se syndiquer lui aliènera peu à peu toutes les sympathies. Ce sera la fin de la vie d'Adolf le maçon et le début de cogitations socio-politiques qui vont déboucher sur le nazisme, cette "nouvelle conception philosophique", écrira-t-il sans complexes dans MEIN KAMPF.
Vont suivre des mois extrêmement difficiles où il va connaitre les queues de cantines de clochards, les joies de la mendicité et de l'expulsion pour loyer impayé. A cette époque, Hitler est totalement désorienté et ne sait absolument pas ce qu'il veut, ni où il veut aller. Il ère d'abris en bistros louches, d'asiles de nuit en salles de réunions politiques, sans dessein, sans projet, sans même espoir de s'en sortir.
En 1910, Hitler rencontre un juif nommé Reinhold Hanish, dans un état aussi désespéré que lui, et tous deux décident de monter un petit commerce de cartes postales, d'aquarelles et d'affiches que Hitler peint et que Hammish, avec le génie de sa culture, se fait fort de vendre, notamment à des galeries tenues par des juifs. Hanish va vite se lasser de la paresse maladive de son associ▲ qui s'arrête de travailler pendant plusieurs jours dès qu'une grosse commande a été exécutée et payée. A cette époque, Adolf n'a pas encore de haine directe contre les Juifs. Bien des hommes qu'il fréquente sont juifs et il lui arrivera même de peindre une carte postale à l'attention du Dr. Bloch au dos de laquelle il exprime toute sa gratitude pour l'attention portée à sa chère Maman.
Hanish lui même se demandera souvent si Hitler n'est pas juif ou s'il n'a pas du sang juif car "sa barbe est nourrie comme celle des Juifs et ses pieds sont larges comme ceux des Juifs errants dans le désert."
L'association sera toutefois de courte durée et finira dans la pire des acrimonies, Hitler allant jusqu'a témoigner en justice contre son ex-associé.
A la même époque toutefois, Hitler se rendra fréquemment à des meetings tenus par deux antisémites notoires, l' aristocrate député Georg von Schoenerer,
qui sème les graines d'un antisémitisme virulent dans le pays et le maire catholique de Vienne Karl Lueger, fondateur du Parti Antisémite et pionnier d'un politique municipale favorable aux défavorisés et violent anti-marxiste. Von Schoenerer qui s'inspirera des lois ségrégationnistes alors en vigueur aux Etats Unis pour proposer un "apartheid" vis à vis des Juifs sera la première idole politique de Hitler qui se rendra même aux obsèques de Lueger qu'il admirera comme "le plus grand maire allemand de tous les temps." La mort de Lueger va le plonger en politique. A cette époque toutefois, Adolf n'est pas encore un anti-sémite.
Il est un fervent nationaliste allemand qui se contente de manger l'héritage maternel en tâchant d'améliorer l'ordinaire avec la vente de ses aquarelles. Mais après la rupture avec Hanish et la fin de la cagnotte familiale, tout va changer.
La plus grande obscurité règne sur les deux années qui suivent. Les archives de la police viennoise classent Hitler comme "pervers sexuel" (sans élaborer davantage) ce qui dans la mentalité de l'époque et compte tenu des méthodes expéditives de la police de l'époque ne signifie pas grand chose. Hitler s'est souvent plaint à cette époque de mener une "vie de chien". En 1912, il manque pour la troisième fois à se présenter à l'examen médical préalable au service militaire et est recherché par la police pour plainte pour vol. Pendant toutes ces années, on ne lui connait aucune liaison féminine, ni de tendances homosexuelles quoique certains auteurs se soient fait un plaisir de prétendre le contraire. En réalité, les asiles de nuit où Adolf a vécu de 1909 à 1912 étaient unisexes et sujets à des pratiques homosexuelles, tout comme les prisons qu'ils sont en fait pour les pauvres malheureux réduits à venir y passer la nuit.
De là à prêter des tendances ou pratiques homosexuelles à l'homme le plus hai du XXème siècle, il n'y a qu'un pas. En tout cas, une chose est sûre, la pauvreté dans laquelle il vit pendant plusieurs années ne le prédispose guère à devenir un Don Juan autrichien -quoique son ami d'enfance August Kubizek avec qui il vivra au cours de sa première année a Vienne dira de lui qu'il avait le don de plaire aux femmes- pas plus qu'elle ne fait de lui un "gay" avant l'heure.
En mai 1912, recherche par l'armée et la police, dégouté de cette Autriche "décadente" et de cette Vienne "incestueuse" et "juivarde" qui se refusent à lui, écoeuré par le monde dans lequel il s'est complu trop longtemps, il quiite l'asile Mannerheim pour toujours et prend un billet aller-simple pour Munich. Destination : l'Allemagne, cette terre promise qu'il admire depuis longtemps. Toutefois, il ne part pas sans "bagages", au moins intellectuels.
Il écrira lui meme dans "Mein Kampf" : " à cette époque, j'ai formé une image du monde et une vue de la vie qui seront la fondation de granit sur laquelle je bâtirai mes actions." Dont acte. Triste bagage en réalite pour un homme de maintenant 24 ans qui n'a encore rien fait de notable dans l'existence.
Avant d'en finir avec les années de galère de Hitler, une anecdote qui en dit long. Lors de son association avec Hanish, Adolf eut un jour d'été l'idée de proposer aux commercants des boites remplies avec une pâte antigel bidon présentée aux acquéreurs comme susceptible d'empêcher les fenêtres de geler en hiver. Lorsqu'Hanish fit valoir que les commercants voudraient la tester, Hitler répondit qu'on ne peut pas tester une pâte en été. Ce à quoi Hanish rétorqua que les commercants lui demanderaient de revenir les trouver en hiver. Réponse de Hitler un peu décontenancé par tant de logique : "il faut posséder des talents oratoires dans ce cas... Hitler le tribun, prêt à tous les mensonges, perçait déjà sous Hitler le peintre sans avenir. L'Allemagne vaincue et humiliée de 1919, mais sur le terrioire de laquelle aucune armée alliée n'a pénétré pendant 4 ans de guerre, lui offrira le tremplin tant attendu vers un avenir de folie, haine et destruction.