Dès le début des hostilités, Hitler qui vit à Munich depuis deux ans et mène une vie d'artiste moins misérable qu'à Vienne, rejoint volontairement le XVIème régiment bavarois d'infanterie de réserve. Il accueille la guerre avec enthousiasme, heureux de se mettre au service de la mère-patrie dont il n'est même pas un citoyen. Hitler ne deviendra allemand qu'au début des années 30 pour pouvoir prendre le pouvoir et devenir Chancelier du Reich.
Il n’empêche. Adolf va vivre avec ferveur le déclenchement des atrocités de 1914-1918 et écrira plus tard : "Ces heures ont été comme une rédemption de toutes les vexations de ma jeunesse...
Je n'ai pas honte de dire que, dans un sursaut d'enthousiasme, je tombais à genoux et rendis grâce aux cieux de tout mon coeur. Ainsi commença pour moi, ainsi que pour tout Allemand, le temps le plus inoubliable et le plus sublime de toute mon existence terrestre."
Il fallait un être d'une trempe un peu spéciale -voire totalement névrosé- pour applaudir ainsi à un conflit qui mettait en jeu l'Europe entière mais, depuis sa jeunesse, Hitler pensait que "le salut du Germanisme avait pour condition l'anéantissement de l'Autriche." Pour lui, la guerre allait précipiter la chute des Habsbourg et avec la victoire de l'Allemagne permettre la fusion qui régénèrerait l'empire germanique. Quoiqu'autrichien, il va dès le 3 août 1914, adresser une supplique directe à Sa Majesté le roi Louis III de Bavière, en demandant la faveur d'entrer dans un régiment bavarois. Elle va être acceptée et il sera éperdu de reconnaissance. Commence alors "le temps le plus inoubliable et le plus sublime de toute mon existence terrestre". (sic)
A la décharge de cet enthousiasme un peu juvénil ou machiste, il faut tout de même rappeler que le très révéré père de la psychanalyse, le juif Sigmund Freud, déclarera à la même époque: "je suis fier que l'Autriche ait démontré sa virilité au monde" ou encore "tout ma libido est donnée à l'Autriche-Hongrie". Lui aussi était convaincu que la guerre allait redonner à l'Autriche-Hongrie un statut de premier rang dans le concert mondial.
Les historiens ont toujours pudiquement fait silence sur de tels propos.
En dépit de toutes les horreurs dont il va être témoin pendant 4 ans, Adolf Hitler ne se départira jamais de son enthousiasme et de sa détermination, sauf à la fin de la guerre où il va porter un jugement sévère sur les responsables et les acteurs suprêmes du conflit. Il ira même jusqu’à dire :" Plus d'une fois j'ai été tourmenté par la pensée que si la Providence m'avait mis à la place des impuissants ou des gens sans volonté de notre service de propagande, le sort de la lutte se serait annoncé autrement."
Comme beaucoup, les horreurs de la guerre vont l’éloigner un peu plus des principes politiques, sociaux et religieux qui prévalaient dans l'Europe chrétienne et monarcho-impériale du siècle précédent et ouvrir la voie aux réformes, quelles qu'elles soient, socialistes, communistes ou nazies.
Mais, en 1914, Hitler n'en est pas encore là. Il est incorporé comme simple trouffion et part pour le front octobre 1914 mais sera promu caporal-chef dès le mois de Décembre du fait de sa bravour durant la 1ère bataille d'Ypres. Dans les tranchées, il sera un soldat courageux et très apprécié de ses camarades de combat qui le trouvaient, à certains moments, un peu hautain, notamment à l'approche de Noël (période de deuil cruel pour le jeune homme qu'il était en 1907 quand il enterre sa mère la veille de Noël). Affecté à des tâches d'estafette, un des postes les plus périlleux du combat dans la mesure où il faut sans cesse se rapprocher du front pour en rapporter les informations les plus fraîches pour la suite des opérations, Hitler va sans conteste être un héros digne de l’Antiquité pendant 4 ans. Ignaz Westenkirchner, un camarade de renseignements qui devint son ami dira plus tard :" Adolf était un type sérieux préoccupé de sujets sérieux. Il parlait et pouvait parler de tout. Nous autres, simples soldats, nous étions très impressionnés et nous aimions cela." D'autres diront que ses qualités militaires étaient si nulles que le sale boulot d'estafette fut le seul qui lui convenait.
Toutefois, entre 1914 et 1918, il lui sera discerné six distinctions et il recevra peu avant la fin de la guerre la Croix de Fer 1ère classe avec la citation suivante du
Lieutenant-Colonel Michael Freiherr von Godin: “En tant qu'estafette, son calme et sa détermination, à la fois dans les tranchées et sous le feu, ont été exemplaires.
Il s'est toujours révélé volontaire pour les plus périlleuses missions l'exposant aux plus graves dangers.”
Ses lectures favorites pendant les années de guerre furent les ouvrages d'Arthur Shopenhauer, notamment "Le monde comme volonté et représentation" ou le philosophe explique que la souffrance de l'homme provient de son incapacité à exprimer et mettre en oeuvre sa volonté intime primitive dans toute sa force et sa brutalité. Et où il conclut que les religions n'ont pas d'autre but que d’écarter l'homme de la possibilité de le faire. Vraies ou fausses, ces vues vont avoir sur l'autodidacte Adolf Hitler, enfant maltraité, écolier moqué et exclu, peintre rejeté, une influence considérable et elles vont faire leur chemin dans ses conceptions assez grossières et simplistes, du monde.
L'ironie est que bien des idées de Schopenhauer seront reprises par Sigmund Freud sans que Hitler -qui haissait ce dernier et brûlera ses livres- en soit conscient.
Il faut admettre toutefois que les scènes quotidiennes dont Hitler fut alors le témoin paraissaient prouver la véracité des vues de Schopenhauer et l’échec des religions. Hitler n'a jamais vu au-delà de ce qu'il avait envie de voir et a été incapable de comprendre que le premier conflit mondial ne consacrait pas le triomphe des vues de Schopenhaueur mais le triomphe de la volonté primitive des hommes. Il n'en représente tout de même pas moins, en un mot, l’échec d'un mode de vie et Hitler en tirera les leçons.
Durant ces années de guerre, Hitler va continuer a peindre et plusieurs de ses aquarelles représenteront des sujets de guerre ou des caricatures de camarades ou d'officiers. Une des plus célèbres aquarelles est celle qui représente le "Hohlweg" (le chemin englouti, sous entendu sous les obus). Adolf Hitler sera engagé dans les plus violents combats de la guerre, notamment la bataille de Bapaume en 1916 et celle de la Somme en 1917 qu'il décrira plus tard comme "plus proches de l'enfer que de la guerre". Miraculeusement, Hitler survivra. Il recevra deux éclats d'obus en 4 ans, l'un provoquant une légère blessure au visage, l'autre le blessant plus grièvement à la cuisse en octobre 1916. Retiré du front pendant deux mois, il y reviendra néanmoins plus vite que prévu à sa propre demande car il ne supportait pas l'ambiance défaitiste et la mentalité "planquée" de la vie civile où "les Juifs s'enrichissaient". Quand il y retourne, le chien qu'il avait adopté plusieurs mois plus tôt et qui appartenait a un officier anglais lui fit des fêtes qui arrachèrent des larmes a Adolf.
Hitler par ailleurs semble avoir mis beaucoup de coeur à servir l’armée au-delà du strict devoir du combattant : il a été volontaire pour de nombreuses corvées au bénéfice des gradés de l’armée du Kaiser ce qui témoigne d'un penchant à se faire bien voir de l’autorité du moment qu'il la considère légitime et digne de respect. Hitler avait des héros : le colonel Ludendorff et le Lieutenant-General Hindenburg, futur président de la République de Weimar, en seront les principaux et c'est dans leur sillage qu'il deviendra Chancelier du Reich. Les SA, SS et la Wechmacht prêteront serment de fidélité absolue à un Caporal. Faut-il être fou !!! En réalité, sa volonté de devenir "quelqu'un" ne l'a jamais abandonné pendant ses années de guerre et il est évident que Hitler, le lèche-cul doublé d'un héros, ne faisait que se placer auprès de ceux qu'il admirait sans doute sincèrement mais dont il attendait une reconnaissance officielle, celle que père, professeurs et collègues lui avaient toujours déniée.
Lorsque, dans les années 20, il sera amené à rencontrer Ludendorff, Hitler témoignera d'un respect surprenant, à la limite de la servilité. La photo ci-contre le représente a moitié courbé devant la stature imposante du héros de 14-18, manifestement écrasé par l'homme et ce qu'il symbolise. Cela ne l’empêchera pas de se servir de lui comme d'une marionnette et de trahir dès son arrivée au pouvoir suprême en 1933 tous les espoirs de son protecteur.
En tout cas, il n'en demeure pas moins que dans les tranchées Adolf s'est comporté avec courage et esprit de corps. Après son retour au front en décembre 1917 toutefois, les choses vont commencer à changer dans l'esprit d'Adolf Hitler. Les officiers qui sont maintenant en place n'ont aucune expérience du front, ce sont peut-être des officiers mais ce sont aussi des "bleus" souvent arrogants, maladroits, obstinés. Leurs décisions coûtent la vie à des milliers d'hommes chaque jour mais le courant ne passe plus entre Hitler et les gradés.
Il commence à mépriser le haut de la pyramide militaire : "il leur était impossible d’établir de bonnes relations avec les anciens du front, écrira-t-il plus tard. " La guerre change les hommes a jamais. Hitler ne sera pas une exception : il va au contraire en être une des plus cinglantes demonstrations.
Mais une fois de plus, il ne va en tirer que ce qui l’intéressera. Le respect de la force brute, le mépris de la hiérarchie et des échelons intermédiaires susceptibles de devenir des contre-pouvoirs, la primauté de la volonté imposée sur le dialogue. Parfois on peut se demander si la guerre change les hommes ou si elle ne fait que les révèler à eux mêmes, à ce qu’ ils sont vraiment et à quelles pulsions profondes ils obéissent. Dans le cas d'Hitler, la guerre a été une révélation. Elle lui montre qu'il a de la chance, que la volonté peut être la plus forte, que la force l'emporte, que la solidarité entre les hommes n'existe que dans leur tête, que les responsables ne sont jamais vraiment tenus responsables. Après les années de galère viennoise, les années de guerre européenne achèvent de former cet autodidacte fragile, impressionnable, ambitieux et le convainquent à jamais que l'homme ne peut être qu'un loup pour l'homme et que seule une main de fer peut le retenir d'être un monstre. Ou l'y autoriser. Dans le cerveau perturbé de Hitler, les idées de Schopenhauer à la sauce "Adolf", débarrassées des garde-fous désormais pulvérisés du Christianisme, vont donner naissance à la plus monstrueuse des religions : le nazisme et ses grand-messes sanglantes.
Quelques jours avant la fin du conflit, sa chance légendaire va l'abandonner et il sera victime d'effusions de gaz moutarde qui le rendront provisoirement aveugle et muet. Toutefois, selon les médecins de l’hôpital de Pasewalk où il est admis, cette cécité et ce mutisme sont de nature "hystérique" plutôt que physiologique. Hitler n'a pas toujours été très apprécie de ses supérieurs, même à l’armée. Un de ses officiers dira ainsi de lui qu'il est impossible de faire un sous-officier de ce "névrosé" tandisque Rauschning, ex-président de la Diète de Hambourg et auteur d'un livre de propagande anti-hitlérienne intitulé "Hitler m'a dit", écrira plus tard que Hitler aurait été traduit en cour martiale pour pratiques homosexuelles ce qui explique le fait qu'il n'aurait jamais été promu au-delà du rang de cabot-chef.
D'autres diront, notamment un de ses officiers, que "promouvoir Hitler au rang de Sergeant eut été privé le régiment de sa meilleure estafette." En tout cas, le livre de Rauschning est à prendre avec prudence. Selon William Schirer, auteur du célèbre "The Rise and Fall of the Third Reich", "Hitler m'a dit" est un livre de propagande écrit par Rauschning -alors réfugié aux Etats Unis- à la demande de Frankin D. Rooselvelt. Et il est exact que Rausching a fort peu rencontré Hitler mais donne dans ce livre l'impression qu'il était devenu son confident quotidien.
Quoiqu'il en soit, ces diverses informations confirment que la personnalité et les actes de Hitler sont toujours entourés de flou, de contradictions et d'incertitudes, corroborant l’idée que Hitler était fondamentalement un "frimeur", mais certainement pas un lâche. Il s'est toujours acquitté de ses tâches de soldat avec courage, fiabilité et zèle. Hitler était peut être le moins fiable des civils mais certainement la plus fiable des estafettes.
Les dernières heures de la guerre vont le convaincre que le monde civil est un peuple de traîtres "rouges", de défaitistes, de profiteurs juifs et de lâches. Alors qu'il repose sur son lit d’hôpital, Adolf apprend que le drapeau rouge communiste ( le chiffon rouge comme il l'appelle) bât au dessus des toits de Pasewalk. Hambourg est déjà tombée aux mains des révolutionnaires, le chiffon flotte au dessus de Cologne, Hanovre, Francfort et Stuttgart. A Munich, un Juif nomme Kurt Eisner, un socialiste indépendant et critique dramatique, et ses hommes prirent la tête d'une insurrection, le contrôle des principaux postes militaires, hissèrent le "chiffon" et proclamèrent un nouvel Etat, la République Populaire de Bavière.
Hitler refusa d'en croire ses oreilles. Il dira :"Ah non, pas ma chère Munich aussi!!" Le 7 novembre 1918, une délégation civile allemande traversa la ligne de front et fit savoir aux alliés que l'Allemagne était prête à signer un armistice. Le 9 novembre, le Kaiser démissionna. Hitler -toujours aveugle- prétendra plus tard qu'il pleura. Friedrich Erbert, leader des Sociaux-Démocrates, devient Chancelier du Reich. Mais Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, fondateurs des "Spartakistes", des Socialistes Indépendants assez proches de Moscou, tentèrent d'imposer une République sur le modèle soviétique vieux d'un an et Erbert décréta alors une "République Allemande" sans référence aux Soviets. Weimar était née. Rosa Luxembourg tombera, quelques mois plus tard, sous les balles des futurs "souteneurs" de Hitler qui ne se priva jamais de la dénoncer comme une peste rouge et juive.
Hitler n'accepta jamais la défaite. Il en rendra les rouges responsables et les Juifs, comme Rosa Luxembourg, maîtres d'oeuvre de l’instabilité révolutionnaire qui- selon lui - acheva de démoraliser l’armée et précipita la défaite militaire. Une fois de plus, il va être déçu, humilié, battu. Son amour pour la mère-patrie - violée par les alliés, les juifs et les socialistes comme Klara Hitler avait été violée par son propre père- va être reduit en miettes. Il va même se sentir idiot d'avoir aimé une nation désormais mise au ban, humiliée, réduite a zéro, affamée, démoralisée, vaincue. L'heure de l'amertume a sonné mais le désir de vengeance et de revanche contre l'armistice et la Révolution de novembre 1918 ("le crime de Novembre") et ses responsables qui en naîtra va être inassouvible. L'Occident capitaliste, aux mains des Juifs et des Révolutionnaires, a tué sa seconde mère ? Il détruira ou asservira ceux qui ont fait de lui un orphelin pour la seconde fois !!! Il écrira dans "Mein Kampf" :"Depuis le jour où je m'étais trouvé sur la tombe de ma mère, je n'avais plus jamais pleuré."
Quoiqu'il en soit, la scène est prête pour la grande pantomime nazie et le metteur en scène, dès 1919, sait ce qu'il veut écrire. Une tragédie dont le but est d' accoucher d'un monde nouveau sans Juifs et sans Rouges.